Le 20-09-2011, par FX
Dhiren était mal à l’aise, assis à l’arrière de la GMI à côté de S-Key et du gosse. Les belles femmes lui semblaient inaccessibles, et sa proximité avec la brune lui rappelait sa maladresse générale avec la gent féminine. Bien sûr, il jetait des coups d’oeil discrets à sa droite de temps à autre, admirant sa chevelure bouclée et ses traits fins, mais la source de son mal-être tenait au séjour de plus en plus prolongé hors de l’eau et loin des siens. Il brûlait d’envie d’ordonner à ses bionets de mater le GenRuby, mais pas en public. Pour passer le temps entre deux bouffées de chaleur provoquée par la toxine, il faisait des hypothèses sur ses quatre nouveaux compagnons.
- Tu dois te demander pourquoi je me fait appeler Captain, dit l’intéressé tout en évitant les motards qui le dépassaient d’un coup de volant contrôlé. Je n’ai rien avoir avec la police ou les militaires. Et même si j’ai quelque expérience en mer, ce surnom me vient de la voiture ; le nom du modèle de cette GMI d’avant-guerre est Capitan.
Sous la remarque, l’hindou balaya l’intérieur de la voiture du regard. Les vestiges de quelques accidents avaient été méticuleusement réparés, et le blindage léger qui avait faire le succès de ce modèle semblait toujours assumer son office. Lorsqu’il était arrivé à Night City, de nombreux taxis utilisaient ce modèle. Il ne s’était jamais intéressé à son nom. La confession de l’homme à l’imper le détentit un peu.
- Malheureusement, mon propre véhicule ne nous sera d’aucune utilité pour nos déplacements en ville. Il flotte dans un port privé à Undercity, avoua-t-il.
- Tu es pêcheur ?
- Plongeur. De combat, rajouta-t-il, de peur de paraître ridicule.
- Ne t’inquiète pas, je connais bien cette profession. Je vivais dans une cité flottante il n’y a pas si longtemps.
Dhiren comprit tout de suite l’allusion. Les AlterCultures avaient hérité des gangs cette manie de se reconnaître et de se signaler dès les premières minutes de confrontation. Les cités flottantes abritaient le Ripdite, une confédération hétéroclite qui voulait passer le reste de leur vie dans des bidonvilles sur le littoral, occupés à élever des animaux génétiquement modifiés.
- Tu es pacifiste alors, j’imagine ?
- Les drifters ont cette réputation. La violence est la dernière réponse que je souhaite. Elle n’est jamais une solution en soi. Regarde ce qui nous arrive. Pouvons-nous sortir un fusil et flinquer ce GenRuby qui nous bousille l’organisme ? Non. Il faut trouver des solutions avec son cerveau et son coeur. Je crois que nous avons cette valeur en commun : l’adaptation aux nouvelles situations.
Dhiren avait rejoint le Reef depuis quelques années, AlterCulture qui avait décidée de rejoindre l’océan et d’en devenir les maîtres. Au point de voir tous les autres comme des vestiges au mieux, comme des obstacles au pire. Lui-même n’adhérait pas totalement à la philosophie des Reefers. Son éducation en angleterre, et ses formations fréquentes à Night City l’écartait de facto de ce communautarisme sans fondement. Il en partageait néanmoins les aspirations, et avait fait ce qu’il fallait pour s’intégrer. Les bionet palpitant sous ses vêtements le prouvaient.
- Oublions nos cultures respectives, voulez-vous, murmura S-Key. Je pourrais me réclamer des Rollers. Et nous pourrions lutter chacun pour faire reconnaître que notre culture vaut mieux que celle de l’autre. Nous sommes nous égaux face à la menace qui nous pèse. Notre passé, mettons-le de côté. Et bienheureux sont les deux hommes de cette voiture qui n’ont pas d’allégeance. Ils ne vivront que plus vieux, hein, mon bonhomme… (Elle s’adressait à Sh00t)
Dhiren examina la masse qui occupait la place du mort. Le dénommé Lore regardait la route à travers ses paquets de cheveux qui lui couvrait le visage autant que la nuque. De temps en temps, il tétait sa bouteille, sans arrêt, comme un métronome. Sa carrure ne pouvait s’expliquer uniquement par des gênes généreux, il devait sûrement avoir l’habitude de se bagarrer ou avoir travaillé sur les docks. Malgré la quantité d’alcool ingérée par l’énigmatique doyen, le plongeur le voyait faire des signes discrets à Captain : des conseils muets sur la circulation ou le trajet que son coéquipier semblait décrypter sans mal. La vivacité des doigts du quarantenaire étonna l’hindou.
- Il ne s’agit pas de jouer les prosélytes pour nos allégeances respectives, râla Captain, mais de clarifier nos récentes aspirations communes. Je sais prendre du recul autant que toi, bellissima. Notre nouvel ami se retrouve au milieu d’un groupe qui se connait déjà depuis longtemps, et qui vit sous le même toit. Il se doute bien que si notre Giri nous poussait à nous entretuer, nous ne saurions pas là à deviser gentiment avec lui, j’ai pas raison, Dhiren ?
- Ne vous disputez pas pour moi. J’apprécie votre invitation, madame, …
- Mademoiselle, répondit-elle trop vite (elle avait réagi davantage par habitude que sous l’émotion).
- Mademoiselle, et je saurai respecter ma place pendant ce court séjour chez vous.
- Nos revenus n’ont rien d’exceptionnel, notre lieu de vie convient à nos besoins, précisa-t-elle. D’ailleurs, vous allez le voir bientôt, c’est la rue d’après.
* * *
Dhiren eut une sensation de déjà vu. Le même immeuble de deux étages que la planque de Rudy et ses potes, sans les murs abattus au rez-de-chaussée. Un volet électrique blindé se leva à l’approche de la GMI. Il avait encore du mal à s’habituer à la récurrence architecturale de Night City provoquée par les nano-constructeurs. Le monte-charge laissait place à un escalier qui donnait sur une grande mezzanine. Les ouvertures à travers le plafond avaient été faites récemment, si l’on se fiait aux découpages de la déco. Des métastickers luminescents allaient et venaient sur les murs de la pièce à vivre. Un serviteur automate, que Dhiren identifia plus tard comme d’un construct créé par le réseau de la maison, terminait une tâche ménage avec calme. Il vient se placer à côté des canapés du coin de repos, presque neufs et beaucoup plus confortables que ceux de la clique à Randy.
- On vous offre à boire ? questionna Captain.
- Il vaut mieux être prudent avec les effets du GenRuby. Je ne serai pas contre un concentré d’algues vitaminé.
- Voici notre majordome, Proto-Colle. Une création de notre jeune artiste, Shandy alias Sh00t. Il va s’occuper de votre rafraichissement.
Le serviteur bougea de manière incompréhensible pour un être humain, comme s’il se désassemblait à une position pour se réassembler à une autre. Dhiren songea à plusieurs créatures d’eau qu’il avait vu dans les labos des sbires de Neptune, et qui partageait ce type de mouvements. La voie synthétique du construct rompait l’analogie avec l’océan.
- Monsieur se satisferait-il d’une Codiales Orange ?
- Parfait, admit l’hindou.
Proto-Colle prit ensuite la commande des habitants, qui s’étaient évanoui à leur arrivée pour se mettre à l’aise dans leur quartier. Captain revint assez vite tenir compagnie à leur invité. Il avait opté pour un pull tricoté main et un pantalon ample. Dhiren s’attendait à voir surgir un chien, un chat, ou un autre animal bizarre que les drifters affectionnent, mais le propriétaire de la Capitan n’en avait aucun. La conversation démarra sur ce sujet. Le représentant du Ripdite lui expliqua qu’il avait prit ses distances avec son AlterCulture depuis qu’il était venu habiter chez S-Key. Elle avait choisi d’adopter Shandy après la guerre, et estimait que des présences masculines dans son foyer pourraient équilibrer son éducation. L’adodescent était en âge de fuguer et rejoindre un gang, et sa mère par procuration voulait lui présenter d’autres… exemples de carrière.
- Et toi, c’est quoi ta profession ? questionna Dhiren
- J’étais négociant pour le Rip au début. Maintenant que je suis devenu soutien de famille en quelque sorte, j’essaie de trouver des boulots dans la Rue qui peuvent nous convenir à tous les quatre. Tu vas peut-être trouver mon idée de l’éducation étrange, mais ça lui fait du bien au gosse de gagner sa vie en travaillant. Je ne crois pas qu’il soit destiné à travailler pour une corporation de toute façon. Il met toute sa rage dans la mission, et quand il rentre ici, il est doux comme un dauphin.
- C’est un orphelin ?
- Nous sommes tous des orphelins dans cette maison.
- Alors, je viens m’ajouter au lot. Santé !
Dhiren fit tinter sa canette avec celle de son hôte. Shandy s’approcha d’eux, et s’occupa de son majordome. Il plongea les mains dedans, comme si ce dernier était intangible. La surprise poussa l’hindou à boire de travers, ce qui lui valut une bonne quinte de toux. Le gosse eut un petit rire, bien vite arrêté pour ne pas paraître moqueur. Effectivement, son comportement ressemblait à ce qu’on imagine chez un gosse de corpo : très calme, un peu rêveur même, proche de ses tuteurs, affectueux et poli avec les étrangers. Si bien qu’on lui donnait difficilement quatorze années.
Il pouvait voir S-Key derrière les vitres qui séparaient la pièce de vie de son atelier tout le long du garage.
- Si vous avez l’habitude d’accepter des missions de la Rue, que pensez-vous de l’offre de Rico ?
- Comme l’a si bien dit Ashlyn, répondit Captain en lançant son regard vers la brune, nous n’avons pas vraiment le choix. Peut-être avez-vous des moyens de résister au GenRuby, pour ma part, mon organisme est tout ce qu’il y a de plus classique. J’ai survécu aux enfers imposés par les océans, j’aimerais autant ne pas mourir à cause d’une saloperie de déchet créée par une Néo-corp. L’enquête est à présent sur des rails posés par le NC Swat, j’ignore si je peux m’y fier.
- J’ai travaillé plusieurs fois avec Devons. Pour devenir plongeur de combat, j’ai eu souvent l’occasion d’être formé avec des flics. Après, quand j’ai eu besoin de matos, j’ai fait appel à mes contacts. Je devais des services, alors je suis revenu à Night City pour les honorer. Et puis après… je suppose que des liens humains se créent, même si je ne cautionne guère les activités des gardiens de la paix. J’ai pris l’habitude de risquer ma vie pour les autres, c’est sûrement ce qui m’a rapproché d’eux.
- Je vois. Ca me rassure, de savoir que vous connaissez notre contact à la course. Les faux-semblants sont monnaie courante dans des milieux inconnus.
- Vous comptez participer à la course ? Vous avez déjà conduit un quad ?
- Je ne suis pas assez jeune, ricana Captain. S-Key jouera notre mécano, c’est plus sûr. Je propose qu’on y participe tous les deux, plus Shandy.
- Vous ne craignez pas pour lui ?
- Son surnom ne vient pas d’une voiture. Il a des yeux d’aigle, et l’agilité d’un ado. Reste qu’aucun de nous n’a l’air d’être très familier avec ces machines. Il va nous falloir apprendre très vite.
- Dans la Rue, lâcha Dhiren avec réticence, il y a des moyens de masquer son incompétence.
- Notre petit génie va nous trouver le bon contact. Vous êtes câblé ?
Dhiren redoutait la question. Non pas qu’il devrait répondre par la négative, mais il fuyait les expériences liées aux puces neurales. Il y avait beaucoup à critiquer sur le Reef, mais quelque part, leur culture laissait une grande place à la Nature. A la place de l’homme dans le grand tout. Les puces réduisaient l’homme à des machines. Un job à effectuer ? Pas de problème, une puce et on exécute comme un bon chienchien. Les Transforms aimaient la frénésie de la transformation parce qu’elle était exceptionnelle. Etre opérationnel à tout heure du jour et de la nuit, ça avait quelque chose d’irréel. De robot.
Néanmoins, il ferait ce boulot. Après cette conversation, il voulait trouver l’antidote. Cinq vies en dépendaient.